Série 1 · Partie 4 · Réflexions sur la pauvreté et le sous-développement en Afrique
Cabo Verde : anatomie d’une sortie de la pauvreté
Comment un archipel sans ressources, indépendant quinze ans après ses voisins, est devenu le seul pays d’Afrique de l’Ouest classé à revenu intermédiaire supérieur.
Un archipel volcanique sans ressources, indépendant quinze ans après ses voisins et « dans les mêmes conditions d’extrême pauvreté », devenu en juillet 2025 le seul pays d’Afrique de l’Ouest classé à revenu intermédiaire de la tranche supérieure. Après le Bangladesh et le Burkina Faso, Spéro Mensah démonte les mécanismes d’une réussite qui ne doit rien au hasard.
Un point de départ défavorable
Le Cabo Verde est un archipel de 4 030 km² situé à 674 km à l’ouest du Sénégal, dix îles principales et cinq îlots, environ 600 000 habitants. Inhabité avant l’arrivée des Portugais vers 1460, colonie de la couronne en 1496, plaque tournante de la traite atlantique. Après l’abolition de l’esclavage en 1876, le Portugal se désintéresse du territoire ; la famine de 1941-1948 tue près de 50 000 personnes, un tiers de la population. Une section est consacrée à Amílcar Cabral, fondateur du PAIGC en 1956, assassiné à Conakry le 20 janvier 1973, deux ans avant l’indépendance du 5 juillet 1975.
Trajectoire politique et économique
De 1975 à 1991, le PAIGC puis le PAICV gouvernent en parti unique — régime autoritaire, mais qui pose des bases : réforme agraire (1981), reforestation (de 3 000 à 45 000 hectares), plus de 15 000 barrages, abolition de la peine de mort (1983), adhésion à la CEDEAO (1977). Le multipartisme est instauré le 28 septembre 1990 ; le 13 janvier 1991, le MPD remporte 73 % des voix et Aristides Pereira cède le pouvoir pacifiquement. Depuis, ni coup d’État ni guerre civile, avec des alternances régulières entre PAICV et MPD.
Le PIB passe de 400 millions USD (1991) à 2 770 millions (2024) ; le PIB par habitant de 1 200 USD à 5 270 USD. Le tourisme représente 25 % du PIB et 40 % des emplois (1,2 million de visiteurs en 2024). Les transferts de la diaspora atteignent 270 millions USD en 2023, plus de 10 % du PIB — davantage que l’agriculture. Accès à l’électricité : 98,6 % ; alphabétisation supérieure à 90 % ; chômage ramené à 10,3 % et pauvreté à 15 % en 2023. Fragilités : dette publique de 144,6 % du PIB en 2021 (113,8 % en 2023), chômage des jeunes supérieur à 20 %, bureaucratie lente.
Les mécanismes explicatifs
L’auteur écarte l’hypothèse de circonstances exceptionnelles. Il identifie d’abord ce que le Cabo Verde a évité, par contraste avec le Burkina Faso : coups d’État, accaparement du pouvoir et des ressources par les élites, insécurité. Il identifie ensuite ce que tous les régimes ont fait : investir dans l’éducation (23 à 27 % du budget de l’État, 13,2 années de scolarisation moyenne), la santé (mortalité infantile passée de 60 à 20 ‰ entre 1975 et 2010), les infrastructures et un tourisme appuyé sur quatre aéroports internationaux.
Deux facteurs structurants : un paysage politique compact, dominé par deux partis, qui facilite le consensus ; et une alliance implicite des élites autour d’un « Pacte national de développement ». L’ancrage de l’escudo à l’euro a assuré la stabilité des prix. Les champions nationaux (groupes hôteliers, Cabeólica, CACV) et un secteur privé contribuant à environ 80 % du PIB ont amplifié les politiques publiques.
Enseignements pour l’Afrique subsaharienne
Deux propositions présentées comme vérifiées par l’histoire : la paix sociale et la stabilité politique sans accaparement du pouvoir sont la condition sine qua non de la sortie de la pauvreté ; une alliance effective des élites autour d’un pacte national de développement est la clé de l’entrée dans le « corridor du développement ». D’où une assertion que l’auteur qualifie lui-même de provocante : la réduction de la pauvreté dépend moins du type de régime politique que de l’engagement des régimes envers un tel pacte.
Conclusion : le piège du revenu intermédiaire
Le Cabo Verde entre désormais dans le piège du revenu intermédiaire, dont seule une minorité de pays est sortie. L’auteur propose cinq réformes (institutionnalisation du pacte national, intégration régionale via la CEDEAO, éducation, digitalisation de l’administration, gestion des crises) et sept chantiers : énergie (plan directeur 2030 de 260 MW jugé sous-dimensionné), tourisme à haute valeur ajoutée, économie bleue, services numériques lusophones, logistique inter-îles, gouvernance et PPP, mobilisation structurée de la diaspora.
Pour un pays, la réduction de la pauvreté et l’entrée dans le couloir du développement socio-économique sont moins dépendantes du type de régime politique que de l’engagement des régimes politiques envers un Pacte National de Développement. — Spéro Mensah, Ph.D
Points clés
Aucun coup d’État depuis 1975 ; alternances pacifiques entre PAICV et MPD depuis 1991, y compris en cohabitation.
Reclassé en juillet 2025 à revenu intermédiaire de la tranche supérieure — seul pays d’Afrique de l’Ouest dans cette catégorie.
PIB par habitant passé de 1 200 USD (1991) à 5 270 USD (2024), sans ressources naturelles notables.
Le tourisme pèse 25 % du PIB et 40 % des emplois ; 1,2 million de visiteurs en 2024, le double de la population.
Les transferts de la diaspora (270 millions USD, plus de 10 % du PIB) dépassent la contribution de l’agriculture.
La sortie de la pauvreté dépend moins du type de régime que de l’engagement des élites envers un pacte national de développement.
Dette publique, lenteur administrative et piège du revenu intermédiaire : les défis de la prochaine décennie.
Questions fréquentes
Comment le Cabo Verde est-il sorti de la pauvreté ?
Par la stabilité politique sans coup d’État depuis 1975, des investissements constants dans l’éducation et la santé, le tourisme (25 % du PIB), les transferts de la diaspora et une alliance implicite des élites autour d’un pacte national de développement.
Quel est le niveau de revenu du Cabo Verde ?
Son PIB par habitant est passé de 1 200 USD en 1991 à 5 270 USD en 2024. Reclassé en juillet 2025, il est le seul pays d’Afrique de l’Ouest à revenu intermédiaire de la tranche supérieure.
Le type de régime politique détermine-t-il le développement ?
Selon Spéro Mensah, la réduction de la pauvreté dépend moins du type de régime que de l’engagement des régimes envers un pacte national de développement.
Quels sont les défis du Cabo Verde pour la prochaine décennie ?
Le piège du revenu intermédiaire, une dette publique élevée (113,8 % du PIB en 2023), le chômage des jeunes supérieur à 20 % et la lenteur administrative.
Dans la même série : « Réflexions sur la pauvreté et le sous-développement en Afrique »
Les sources détaillées (données, références et bibliographie) figurent dans le document complet — télécharger le PDF.
Citer cette publication
Spéro MENSAH, Ph.D, « Cabo Verde : anatomie d’une sortie de la pauvreté », MAKEDA Intelligence, Réflexions sur la pauvreté et le sous-développement en Afrique, Série 1, partie 4, Cotonou, 2025, https://www.makedaintelligence.com/publications/cabo-verde-anatomie-d-une-sortie-de-la-pauvrete/
Ingénieur et expert des marchés de l’électricité, avec plus de 30 ans d’expérience entre l’Amérique du Nord, l’Europe et l’Afrique. Pionnier de la déréglementation aux États-Unis (concepteur d’OASIS, utilisé pour…
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